Longtemps utilisée — et consommée — à de seules fins nutritionnelles, l’algue serait en passe de devenir un véritable produit gourmand en France. Des producteurs aux transformateurs, en passant par importateurs et cuisiniers, toute une filière se met en place. Objectif : valoriser les saveurs et les textures de ce végétal pas comme les autres… Cette semaine, focus sur le nori*.
La consommation d’algues au Japon est une histoire ancienne et remonterait à quelques 10 000 années… Aujourd’hui, pour la plupart cultivées, les algues sont toujours l’objet d’une consommation quotidienne sur l’archipel, mais également en Chine et en Corée où elles sont souvent élevées de manière intensive. A l’opposé, la consommation directe est longtemps restée très faible en Amérique du Nord et en Europe, malgré quelques utilisations ancestrales en Bretagne et en Europe du Nord, sous forme de salade, de soupes ou encore de pain d’algues.
Depuis les années 80, ces « légumes de mer » se font toutefois lentement mais sûrement une place dans le paysage culinaire hexagonal et nombres de marques commercialisent désormais des produits transformés pour répondre à une demande qui ne cesse d’augmenter. La Bretagne est pour beaucoup dans la démocratisation de la consommation d’algues en France. Rappelons que la région dispose du plus grand champ d’algues naturel au monde… « Cet espace est à l’origine d’une véritable filière en France qui va de l’agroalimentaire à la gastronomie, en passant par la santé et même la cosmétique », explique ainsi Christine Le Tennier qui transforme et commercialise des algues depuis plus de vingt ans. Et d’ajouter, « Producteurs et transformateurs sont déjà engagés en faveur d’une algoculture durable, une spécificité qui devrait permettre au marché de se développer ; d’autant que les applications culinaires des algues bretonnes sont nombreuses, les recettes de certains chefs témoignent d’ailleurs de cette richesse, mise au service du plaisir de la table », poursuit Christine Le Tennier.**
Du Japon à la Bretagne…
Bref, les algues ne seraient plus seulement bonnes pour la santé, mais simplement “bonnes” tout court… C’est plus particulièrement le cas du nori (Porphyra). Certains chefs — de Bretagne et d’ailleurs — l’utilisent au quotidien. Pour Jean-Marie Baudic, du restaurant Le Youpala à Saint-Brieuc, « les algues peuvent réellement participer de l’équilibre des saveurs dans l’assiette ». Ce dernier s’approvisionne directement dans les Côtes d’Armor pour les algues fraîches — dulse** notamment — mais utilise également nori, wakame et kombu séchés d’origine japonaise, dans nombre de préparations. « En tartares, en salades, ou encore en fritures, les algues se suffisent à elles-mêmes en termes de goût; elles relèvent aussi facilement les saveurs de n’importe quel poisson », confie le chef briochin. Et de préciser, « c’est le cas avec mon maki de langoustine et de foie gras pour lequel j’utilise un excellent nori japonais dont le croustillant et le caractère très iodé viennent surligner le goût de chacun des deux produits ».
Nori insulaire
Si la Bretagne travaille d’arrache pieds pour valoriser son algoculture, le marché des algues en France continue pour l’heure à relever principalement de l’importation. D’autant que — antériorité des cultures et des méthodes de transformation obligent — les algues élevées au Japon sont d’une qualité supérieure par rapport à celles produites en Europe et sans aucune commune mesure avec celles proposées par la Chine ou la Corée. Parmi celles-ci, le nori de l’île de Toshi — Préfecture de Mié — produit d’excellence et d’exception, incarne le haut du panier.
La finesse de cette algue trouve en partie son origine dans la pureté et la limpidité de l’eau de mer dans cette région ; la qualité du produit est également dû à une récolte réalisée au moment où le produit est au top de sa qualité, c’est-à-dire au plus froid de l’hiver. Le process de transformation participe également de la richesse gustative et aromatique de ce nori. « Après un séchage en plein air, les algues sont débarrassées de tout corps étrangers (sel, sable, etc.), délicatement grillées et torréfiées ; la maison Goma-Ya les cisèle ensuite très finement à la main », explique Olivier Derenne, importateur et Pdg de Palmifrance SA. Résultat, un goût et une texture unique. « En bouche, on a une saveur légèrement iodée avec une note assez fumée tandis que le ciselage de l’algue participe du magnifique croquant qu’offre ce produit », poursuit ce dernier.
Au final, quelle que soit le type d’algues concerné, la valeur de ces produits en Asie est à rapprocher de celle que nous accordons aux produits viticoles en terme de coutumes et de traditions sociales. A l’instar de l’œnologie, il existe ainsi au Japon — mais également dans toute l’Asie du Sud-Est — une science de l’algue qui prête la plus grande importance à la qualité des produits mis sur le marché. Résultat, au même titre qu’une bouteille de Dom Pérignon peut atteindre 150 ou 300 euros, cent grammes de feuilles de nori séchées peuvent atteindre plusieurs centaines d’euros sur les marchés de Tokyo.
Laurent Feneau
Photos Anne Jeandet-Feneau
* Les rubriques suivantes seront consacrées au wakame et au kombu.
** Productrice d’algues en Bretagne, Christine Le Tennier est également auteure de “Algues & Gastronomie” aux Editions du Palémon.
*** communément appelée laitue de mer en France











