Après quelques jours de reportage en Sicile, retour sur quelques légères ivresses insulaires, volcaniques et méditerranéennes.
À Noto, sublime cité baroque inscrite au patrimoine mondiale de l’humanité, l’excellent pâtissier Corrado Assenza n’est pas le seul à lutter contre la désaffection du centre-ville (voir mon billet précédent). Dans la trattoria del crocifisso, le jeune chef Marco Baglieri résiste mais enrage. Ce midi, seules trois tables sont occupées. Pourtant, dans cette salle aux murs rouges pétards, on y sert une cuisine autrement plus sincère que dans les rares acchiappaturisti aperçus sur l’artère principale de la vieille ville. Ici, les tagliatelle al ragù d’agnello, mêlées de fines lamelles d’artichauts et assaisonnées de subtiles feuilles de menthe ciselées, procurent d’incommensurables frissons de plaisir, surtout lorsqu’on accompagne ce plat d’un verre, lumineux et aérien, de SP68 bianco 2010 d’Arianna Occhipinti.

J’avais rencontré cette vigneronne hors du commun il y a quelques années, à Paris, au bistrot Paul Bert. Bertrand Auboyneau y accueillait une dégustation inédite de vins italiens. Les vigniaoli, venus de toutes les régions de la botte, possédaient cette volonté commune de promouvoir une agriculture respectueuse et cette attention partagée pour une vinification la plus « naturelle » possible. Parmi cette assemblée de haut niveau, les vins d’Arianna Occhipinti m’avaient ébloui par leur fraicheur, leur pureté, leur gourmandise et leur légèreté. À l’époque, je connaissais mal la Sicile, et je n’avais en tête que de lointains souvenirs de vins lourds, épais, riches en alcool et trop extraits : en un mot, une caricature de « vin du soleil». Arianna n’avait pas trente ans, le regard charbonneux et elle était en train de révolutionner ma vision des vins siciliens.

Cinq ans après, ce reportage était donc l’occasion rêvée de rendre visite à la jeune femme, dont les vignes sont situées près de Vittoria, à une oretta de voiture de Noto. La propriété d’Arianna est de taille modeste : quinze hectares d’oliviers et dix hectares de vignes, dont huit ont été plantés par ses soins, lorsqu’elle s’est installée. En grande majorité, ce sont le nero d’avola et le frappato – cépages rouges autochtones – qui occupent le terrain, mais elle cultive aussi quelques rangs de muscat d’Alexandrie et d’albanello pour produire cette unique et prodigieuse cuvée de blanc. Dans le chai, la vigneronne s’excuse du désordre : tout autour, des palettes de cartons sont prêtes à l’expédition. Dans quelques jours, les vins s’envoleront pour le reste de l’Europe, les États-Unis, le Japon… Nous dégustons la cuvée emblématique du domaine, la SP 68 – clin d’oeil au nom de la route provinciale bordant les vignes – dans le dernier millésime, en rouge et en blanc, ainsi que le frappato – vinifié en cépage unique – qui bénéficie d’une année d’élevage supplémentaire. Arianna a le trac, car les vins viennent juste d’être embouteillés. « C’est la première fois que je goûte le 2011 depuis la mise » m’avoue-t-elle, un peu émue. Le nez au dessus du verre, son sourire revient immédiatement. Le blanc est magnifique, fruité, aromatique sans être écoeurant, avec une belle acidité qui lui confère beaucoup de fraicheur, même s’il est, selon ses mots, « un po giovincello », encore un peu jeune. Douze jours de macération pelliculaire ont apporté à ce vin quelques légers tannins de peau, une matière soyeuse qui lui donnera, dans quelques mois, toutes les qualités d’un grand vin de repas. « La macération apporte toujours un enrichissement… C’est dans la peau que se concentre la matière du raisin »
Lorsque je lui demande s’il est difficile de produire ce type de vin, à l’esthétique si différente de ce qui se pratique par ailleurs, aujourd’hui en Sicile, elle éclate de rire : « Bien sûr que non, ce n’est pas difficile ! ». Avant de tempérer aussitôt : « La Sicile est une région très traditionnelle. J’ai eu quelques difficultés d’approche avec mes voisins au début, mais ce sont des choses qui vont s’améliorer avec le temps ; il sera de moins en moins difficile de travailler de cette manière ». Nul n’est prophète en son pays et Arianna Occhipinti a d’abord connu le succès à l’étranger, un terme qui, pour elle, semble englober le reste de l’Italie. « Les Siciliens n’étaient pas forcément sensibilisés au concept de vins naturels », dit-elle pudiquement. « Ils n’étaient pas très curieux, ou, en tout cas, ceux qui l’étaient m’ont contacté dès que je me suis installée. Aujourd’hui, la période est plutôt propice à l’ouverture d’esprit et depuis l’an dernier, j’ai beaucoup développé les ventes sur l’île… ». Alors, la Sicile a-t-elle changé en quelques années ? « Sta cambiando ! », nuance-t-elle prudemment, « Elle est en train de changer… à petit pas ! ».

Arianna Occhipinti
Retrouvez le portrait d’Arianna Occhipinti dans le dernier numéro de G-Mag (n°9), en vente actuellement en kiosque et sur abonnement.
Emmanuel Giraud